Le Monde article paru dans l’édition du 24.09.05
par Etienne Feller
Tandis que les passagers bloqués par la grève des marins sur le port de Marseille ont pu commencer à embarquer sur des navires de substitution, à Toulon, jeudi soir 22 septembre, le conflit social se poursuit à la Société nationale Corse-Méditerranée (SNCM), qui assure les liaisons avec la Corse, l’Algérie et la Tunisie au départ de Marseille et Nice. Jeudi, à Marseille, la CGT- Marins a voté la reconduction de la grève jusqu’à lundi.
Réunis ce même jour autour du préfet de région Christian Frémont, les représentants syndicaux, ceux du gouvernement et la direction de la SNCM n’ont pas trouvé de terrain d’entente. Les pouvoirs publics ont donc convoqué, pour lundi 26 septembre à Marseille, tous les acteurs de ce dossier sensible. Le gouvernement entend poursuivre le processus de privatisation. Le contenu des offres des deux candidats à la reprise de la SNCM les fonds d’investissement Butler Capital Partners et Caravelle devrait être exposé à tous les protagonistes.
La grave crise financière que traverse la SNCM, dont le déficit serait, selon le préfet de région, de 29,7 millions d’euros pour 2004, a conduit chaque camp à radicaliser ses positions. Les syndicats refusent toute privatisation totale de la compagnie. Ils réclament toujours, malgré la fin de non recevoir du gouvernement, une poursuite de l’exploitation de la SNCM par la puissance publique, et une recapitalisation d’urgence par l’Etat, estimée à environ 12 millions d’euros.
"Nous devons nous réunir les 26 et 27 septembre avec d’autres fédérations, dont celle des ports et docks pour décider des suites à donner à ce mouvement" , a indiqué, à Paris, Alain Marlet, secrétaire général de la fédération marins de la CGT. "Nous ne laisserons pas, ajoute-t-il, le gouvernement privatiser sans réagir face à la casse sociale et au désengagement du service public qui conduit à brader les actifs des sociétés publiques comme la SNCM ou ceux des installations portuaires de l’Ouest pour le plus grand profit de sociétés financières."
Le Syndicat des travailleurs corses (STC) doit soumettre, le 29 septembre, au président du conseil exécutif de Corse, Ange Santini, un projet de régionalisation de la SNCM d’ores-et-déjà qualifié par le gouvernement "d’irréaliste" . Vendredi, le STC s’est joint à la grève des autres syndicats et a menacé de bloquer l’accès aux ports de la Corse.
Jeudi, l’Etat a développé son point de vue par la voix de Claude Gressier, ancien directeur des ports et des transports maritimes, qui fut également administrateur de la SNCM. Chargé par l’ancien secrétaire d’Etat à la mer, François Goulard, au mois de février, de trouver des investisseurs privés pour la SNCM, M. Gressier a exposé, jeudi, l’historique du dossier et fourni quelques données sur le projet préparé par le gouvernement.
Selon lui, ce n’est pas le statut public de la société qui pose problème mais sa gestion et les choix stratégiques opérés ces dernières années. La SNCM possède quatre cargos mixtes, deux car-ferries et un navire à grande vitesse. Si l’exploitation des cargos mixtes semble être rentable, en revanche, la construction et l’exploitation des autres navires paraissent avoir fragilisé l’équilibre économique de la compagnie.
L’autre transporteur maritime public de la région, la Compagnie méridionale de navigation (CMN), possède trois cargos mixtes identiques à ceux de la SNCM. La profitabilité de la CMN démontre, selon la préfecture, qu’il ne s’agit pas de privatiser la SNCM par principe, mais pour la sortir du gouffre financier.
" M. Goulard avait annoncé, au mois de février, que l’Etat n’avait pas vocation à devenir minoritaire dans le capital, rappelle Jean-Paul Israël, secrétaire général des marins CGT de Marseille. Et aujourd’hui, ces fonds ont obtenu, quoiqu’il arrive, 100 % du capital de la SNCM. Et l’on voudrait incriminer les seuls syndicats !"
Les syndicats rappellent que de nombreux surcoûts ont été imposés par l’Etat actionnaire lui-même, lorsqu’il s’agissait par exemple de faire travailler des chantiers naval français, plus onéreux que ceux de l’étranger, en leur commandant des navires. Les pouvoirs publics payent aussi leur incapacité à appliquer des plans de sauvetage de l’entreprise établis dès 2003. Un plan interne de redressement de la SNCM prévoyait alors des ventes de bateaux et 200 à 300 suppressions d’emplois.
"RECAPITALISATION LIMITÉE"
En janvier 2005, le mandataire ad hoc, Emmanuel Douhaire, désigné par le tribunal de commerce de Marseille pour le compte de la SNCM, avait indiqué que les banques avaient refusé, dans un premier temps, de payer les salaires de décembre 2004, avant de reconduire finalement les concours bancaires.
Selon M. Gressier, il est admis que l’Etat financera, par le biais d’une "recapitalisation limitée" , le plan social prévu dans le cadre de la privatisation. Bruxelles permet ce type d’aide dès lors qu’il est réservé à "l’accompagnement social" d’une restructuration. Dans l’entourage du ministre des transports, on évoque entre 600 et 800 emplois menacés, sur un effectif de 2 363 personnes.
Cette perspective fait craindre aux autorités des débordements de violences sur les ports et les bateaux. Le président de l’Assemblée de Corse, Camille de Rocca-Serra, et M. Santini, devaient rencontrer, ce vendredi, le directeur de cabinet de M. Perben.
Jacques Follorou