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Accueil du site || Actualités || Revue de presse || Onze jours dans la poussière d’amiante
L’usine Novelis, dans l’Eure, a fait démolir des vieux fours bourrés d’amiante par cinq jeunes intérimaires, sans aucune protection. Jusqu’à ce que la CGT fasse arrêter le chantier.

Qu’importe la santé des salariés lorsque les coûts sont en jeu ? À Rugles dans l’Eure, la direction de l’usine d’aluminium Novelis (ex-Pechiney) a exposé pendant onze jours plus de quatre cents ouvriers à des poussières d’amiante, sans aucune protection. Parmi eux, les plus exposés étaient cinq très jeunes intérimaires, dont un mineur.

L’affaire remonte à novembre dernier, lorsque Novelis décide de faire démolir cinq fours inutilisés, qui encombrent un atelier de production. « Ce sont des fours énormes, de 6 mètres de diamètre et 8 de hauteur, en partie enfouis dans le sol, expliquent les élus CGT du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT).

La direction parlait depuis longtemps de s’en débarrasser pour gagner de la place. Elle avait envisagé de les faire enlever entiers, par hélicoptère, mais cela coûtait trop cher. Sans informer les élus du personnel, elle a décidé de les faire démolir et a lancé les travaux. » Le 9 novembre, les salariés voient donc débarquer une entreprise extérieure de bâtiment, Matec, basée dans l’Essonne. L’équipe est composée d’un chef de chantier qui encadre cinq jeunes intérimaires d’à peine vingt ans. Avec scies, masses, pelles et balais, protégés par de simples masques à poussière, ils commencent à découper et pulvériser les parois des fours et à mettre les déchets dans des sacs.

« Tout de suite, nous avons interpellé la direction, raconte Bruno Lamy, secrétaire CGT du CHSCT. Ces fours Heurtey datent des années 1960, époque de plein boom de l’amiante. Il y avait de fortes chances qu’ils en contiennent, comme d’autres parties de l’usine qui ont été désamiantées à la fin des années 1990. » Mais le président du CHSCT, responsable de la sécurité de l’usine, est catégorique : il n’y a pas d’amiante dans ces fours. Il affirme qu’une analyse a été demandée en 1998 au constructeur Heurtey, qui a certifié l’absence d’amiante. « Plus tard, nous avons appris que le chef d’équipe Matec s’est lui aussi inquiété dès le premier coup de scie, explique M. Lamy. Il est allé montrer un échantillon aux ingénieurs Novelis. Ils ont regardé dans des livres et conclu que ce n’était pas de l’amiante. »

Au CHSCT, les élus continuent de harceler le responsable sécurité. « On lui demandait de nous montrer ce fameux document Heurtey, raconte M. Lamy. Il a fini par s’emporter et dire qu’il allait nous faire payer des analyses ! » Pas convaincus, les élus passent à l’action. De nuit, ils effectuent un prélèvement « sauvage », qu’ils envoient à une entreprise spécialisée dans le diagnostic amiante. « Ils nous ont rappelés aussitôt, se souvient Bruno Lamy. À l’oeil nu, l’expert avait reconnu de l’amiante et demandait l’arrêt immédiat du chantier. » Les cégétistes préviennent la direction mais, le lendemain 24 novembre, les ouvriers Matec sont de nouveau au travail, comme si de rien n’était. Les élus du CHSCT interviennent alors pour faire cesser les travaux. « Les jeunes ne comprenaient pas ce qui se passait, puisqu’on leur avait certifié qu’il n’y avait pas d’amiante ! », déplore le cégétiste. Alertés par la CGT, l’inspection du travail, la CRAM et la DRIRE viennent constater les dégâts.

Le constat de l’inspecteur du travail est sans appel : la direction de Novelis a violé la réglementation en ne procédant à aucune analyse pour déceler la présence d’amiante. Elle n’a pas informé le CHSCT et ne l’a pas associé à la mise en oeuvre d’un plan de prévention obligatoire pour toute intervention d’une entreprise extérieure. Pendant onze jours les intérimaires ont pulvérisé à la masse deux fours et demi, soit « près de deux tonnes d’amiante », « en plein centre d’un atelier en fonctionnement ». La direction a « exposé gravement » de nombreux salariés Novelis et « massivement » les intérimaires au « risque d’inhalation de poussière d’amiante ». L’inspecteur demande la mise en confinement immédiate du chantier selon les règles en vigueur, le suivi médical des salariés exposés, et le traitement immédiat des déchets, qui avaient été versés dans des décharges classiques...

La CGT a fait ses calculs : 400 salariés de Novelis sont passés dans cet atelier en onze jours, et ont été exposés, d’autant plus que l’usine connaît de forts courants d’air. Quand l’inspecteur a rencontré les cinq intérimaires, il a découvert que l’un d’entre eux avait dix-sept ans, et qu’un autre avait failli être électrocuté en sectionnant un câble, alors que le courant était censé être coupé. « Ces gamins ont travaillé onze jours avec de simples masques inefficaces contre l’amiante, qu’ils enlevaient régulièrement pour mieux respirer, déplore Bruno Lamy. En plus, l’amiante présent était de l’amosite, le type le plus nocif pour la santé. Quelques heures d’exposition peuvent suffire pour développer une maladie. Ils sont sous le choc, car en ce moment on parle beaucoup de l’amiante à la télé, ils savent ce que c’est... »

Prudents, les délégués CGT n’affirment pas que Novelis savait qu’il y avait de l’amiante, mais expriment leurs « gros doutes » et imaginent facilement que « le coût soit passé avant la sécurité des personnels ». Faire des analyses et recourir à une société agréée de désamiantage multipliait la facture au moins par cinq. Une chose est sûre : Novelis a menti à propos de l’analyse par Heurtey : interrogé par l’inspection du travail, le constructeur des fours a expliqué que son rapport de 1998 concernait non pas l’amiante, mais la possibilité de remise en service des fours...

Aujourd’hui le chantier a été confiné, et la démolition confiée à une entreprise agréée, devrait reprendre bientôt. Le constat de l’inspecteur du travail devrait être transmis au parquet et déboucher sur une action en justice, à la fois contre Novelis et contre Matec, également impliqué car il aurait dû demander une analyse des risques avant de commencer les travaux. De son côté la CGT compte aussi porter plainte, pour « mise en danger d’autrui », contre les dirigeants des deux sociétés, qui risquent trois ans d’emprisonnement. Révolté d’avoir été « empoisonné », l’un des intérimaires attend ce procès avec impatience.

Fanny Doumayrou

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